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Un jour, peut-être. Mais pas aujourd’hui. Critique de l'épisode 3x07 de "The 100"

Titre original : Someday. Maybe. But not today. The 100 – 3x07 « Thirteen »
Lien vers le texte original : http://uncannyvalley.us/2016/03/the100s3e7/
Auteur : Dr Elizabeth Bridges
Traducteur : hotladykisses (avec l'autorisation de l'auteur)


Fandom : The 100
Couple : Clarke / Lexa
Genre : critique d’épisode (3x07)

Résumé : Un article qui synthétise pourquoi l’affaire Lexa dans la saison 3 de The 100 est un ratage mémorable. Contient évidemment dès la première ligne des spoilers pour l’épisode 3x07, mais si vous n’étiez pas déjà au courant, c’est que vous ne connaissez pas la série et que vous êtes tombé sur ce texte par pur hasard.


Un jour, peut-être. Mais pas aujourd’hui.
The 100 saison 3 épisode 7 « Treize »


Un article d’Elizabeth Bridges
publié sur son site The Uncanny Valley le 7 mars 2016



Tant pis si je vous gâche le suspense. Il mérite d’être gâché : Lexa meurt dans l’épisode 7 de la série The 100 de la chaîne CW. Tant pis si je vous gâche le suspense parce que c’est une série que je ne peux plus cautionner et que je vais arrêter d’en écrire le résumé des épisodes. Voici pourquoi.

J’ai commencé à regarder The 100 en 2014 juste après l’arrivée de la saison 1 sur Netflix. J’adore les scénarios de survie futuristes, et cette série de science-fiction avait tout pour me plaire. Certes, la première saison a connu un démarrage laborieux, mais tous les concepts de base y étaient : une station spatiale défaillante, des instances supérieures indifférentes, le schéma de contes de fées des enfants abandonnés dans les bois, l’introduction de forces en conflit, et quelques personnages plutôt bons qui ne cessaient de s’améliorer. J’aimais assez la série pour me mettre à suivre les épisodes de la saison 2 d’une semaine sur l’autre et j’ai été impressionnée par la manière dont les auteurs ne cessaient de développer cet univers qu’ils avaient créé, en y ajoutant même un langage imaginaire assez fascinant et une dose surprenante de détails et de contexte. D’anciens adversaires doivent s’y unir pour combattre un ennemi commun, et le scénario de survie se poursuit. Le fardeau du rôle de chef retombe pleinement sur Clarke, notre héroïne, qui développe une complicité grandissante avec Lexa, le Commandant des Natifs.

Pour une raison quelconque, peut-être à cause de la splendide performance d’Eliza Taylor et d’Alycia Debnam-Carey, toutes deux éblouissantes, et de leur remarquable alchimie à l’écran, leur relation a commencé à me captiver. Et c’est alors que The 100 a fait une chose absolument sans précédent dans une série télé de chaîne publique. Les auteurs ont défini leur héroïne et l’objet de son amour potentiel comme queer, et ceci d’une façon très intelligente et naturelle, via une scène habile où Lexa fait son coming-out, plusieurs scènes chargées de sous-entendus entre elles, et pour finir, un authentique baiser réciproque. Nous voici donc avec deux jeunes femmes, deux dirigeantes visionnaires nées, à qui l’on a jeté toutes jeunes le poids du monde sur les épaules, toutes deux avec un passif de souffrance et de perte. Elles se rencontrent dans ce monde chaotique d’objectifs politiques conflictuels, et s’efforcent de négocier ceux-ci dans le contexte d’une histoire d’amour naissante. Nous avons eu droit au classique de la trahison qui vous brise le cœur sur le thème « le devoir ou l’amour » à la fin de la saison 2, mais nous savions que nous n’en avions pas fini avec cette relation parce que la fin avait été laissée totalement ouverte, et que même la soi-disant scène de trahison évoquait le lien qui existait entre les deux personnages.

Au cours des mois suivants, j’ai dû voir un tweet ou deux, peut-être un article posté quelque part sur la réaction des fans au couple Clarke/Lexa et le fait que cette série symbolisait ce qui semblait être une nouvelle ère de la représentation queer sur les chaînes de télévision grand public gratuites, un nouveau monde dans lequel le spectateur lambda se réjouirait de voir une héroïne bisexuelle vivre une relation amoureuse avec une personne de même sexe. C’est alors que j’ai fait comme tout bon fan (ou chercheur) : j’ai déniché tout ce que j’ai pu sur la série et son impact sur la culture en général. J’ai regardé à nouveau la saison 2 : les sous-entendus ainsi que la progression qui aboutit à la fatidique scène du baiser sont incontestables. Quand la décision de la Cour Suprême sur le mariage gay est tombée en juin, pour célébrer leur cause les fans ont produit des dessins et des gifs de Clarke et Lexa légendés « L’amour vainqueur ». Ce furent deux mois enivrants.

A l’automne, une évaluation de mon travail était en cours, j’enseignais à plein temps, et j’avais deux conférences à préparer. Ma vie devait tourner presque exclusivement autour de mon travail. Ma vie personnelle en a pâti, et je ne suis guère sortie parce que je n’en avais tout simplement pas le courage. Quand je rentrais le soir, j’avais envie de silence et de lecture. Ce fut alors que je me rappelai le phénomène de la fan fiction. J’en avais entendu parler car je suis de longue date une fan de Star Trek, et pour autant que je sache, c’est cette communauté de fans qui a créé la fan fiction contemporaine telle que nous la connaissons. J’avais également lu le travail de Constance Penley sur le sujet pour un cours sur les médias à l’université, cela m’était donc familier. J’en avais même lu un peu moi-même au fil du temps, en général des fan fictions de Buffy, de Firefly ou de Star Wars.

L’automne dernier, je n’avais donc guère de courage pour les lectures ardues quand je rentrais chez moi. J’ai décidé de voir s’il existait des fan fictions de The 100. En effet, il en existait, et une bonne partie d’entre elles était consacrée à explorer les différentes facettes de la relation Clarke/Lexa. J’aurais dû m’en douter, bien sûr. Car enfin il y a des fan fictions de tout, n’est-ce pas ? Et comme dans toute autre communauté de fans que je connaisse, il s’y trouve à la fois de très bons et de très mauvais auteurs, et oui, certains textes parlent de sexe, mais la plupart s’attachent à la psychologie et s’efforce de saisir les qualités essentielles des personnages que l’on aime, et ceci était également vrai pour les fan fictions de « Clexa ». Il y a plusieurs longues histoires en ligne qui sont franchement poétiques et en tous points aussi créatives que la série elle-même. C’est avec cela que j’ai attendu la saison 3.

En parallèle, j’ai adhéré à un ou deux groupes Facebook et exploré les médias sociaux fréquentés par la communauté de fans de The 100. J’ai découvert un monde de gens créatifs et hilarants. Même si j’ai étudié le cinéma et les médias, je mentirais en prétendant qu’il s’agissait de « recherches », bien que le phénomène des communautés de fans m’ait toujours paru intellectuellement fascinant. J’ai découvert des acteurs et une équipe de production qui se montraient d’une rare interactivité avec les fans. Tous ne cessaient de faire des allusions alléchantes à la relation entre Clarke et Lexa et à la manière dont celle-ci allait évoluer, au fait qu’Alycia Debnam-Carey reprendrait son rôle de Lexa bien qu’elle ait été engagée pour jouer dans la série Fear The Walking Dead. Les articles sur la représentation progressiste des minorités LGBT dans la série se succédaient.

Maintenant, si vous êtes queer et fan d’un programme grand public, il y a quelques faits qui sont pour vous quasiment incontournables : 1) vous ne vous verrez presque jamais représenté dans votre programme de prédilection, 2) si vous l’êtes, ce sera uniquement par des sous-entendus, et 3) si d’aventure un personnage était officiellement gay, il ou elle aurait toutes les chances d’être a) maléfique b) cinglé, ou c) tué juste après avoir enfin trouvé quelqu’un avec qui vivre heureux. A tel point que ceci porte un nom : le trope de la lesbienne morte. En gros, le message est le suivant : coucher avec une personne du même sexe mérite la mort, et les couples gays ne pourront jamais être heureux.

Hélas, nous autres spectateurs queer, sommes si heureux d’obtenir la moindre représentation que nous sommes prêts à regarder n’importe quel programme comportant des personnages queer (ou ne serait-ce que potentiellement queer), même si nous savons que tôt ou tard nous allons nous voir brutalement mis à mort à l’écran, et que les chances pour notre personnage d’être heureux un jour sont minces voire inexistantes. Mais nous regardons tout de même, en espérant que cette fois-ci, ce sera différent. Ceci porte également un nom : le queerbaiting, c’est-à-dire le fait d’inciter une audience queer à regarder votre émission pour lui donner une image progressiste, et de laisser croire à l’existence d’un couple, qui soit ne voit jamais le jour, soit dont l’un des protagonistes est tué.

Cependant, The 100 était différent. Il nous avait offert avec Clarke Griffin une héroïne queer, et ne semblait pas reculer devant la notoriété que cela valait à la série. De brefs extraits de tournage de la saison 3 semblaient confirmer ce fait car nous y apercevions Clarke au lit avec un personnage féminin, bien qu’apparemment pas Lexa pour autant que nous pouvions en juger. Jason Rothenberg, le producteur exécutif, nous disait de lui faire confiance. Il connaissait le trope de la lesbienne morte et ne nous referait pas le coup. Tout ce que nous apprenions sur la saison 3 nous donnait espoir. Plus il y avait de scènes dévoilées, plus l’excitation de la communauté de fans montait.

Et le premier épisode ne fut en rien une déception. Clarke y avait une brève aventure avec Niylah tandis qu’elle courait les bois en essayant d’accepter ce qu’elle avait dû faire pour vaincre le Mont Weather à la fin de la saison 2. Contrairement à ce que certains auraient pu croire, notre première réaction fut de nous en réjouir même s’il ne s’agissait pas de Lexa. Ca y était : nous la tenions, notre héroïne d’une série grand public, pleinement, résolument et indubitablement certifiée 100% queer ! Ca y est, avons-nous pensé. Notre heure est venue. L’heure où la relation de notre héroïne obtient le traitement réservé aux couples hétéros 99,9 % du temps. C’est maintenant que tout change.

Et de fait, rien ne laissait suggérer le contraire dans les épisodes suivants. Les retrouvailles de Clarke et Lexa sont explosives, mais on commence à les voir se rapprocher à nouveau, à la fois sur le plan personnel et politique. Ensuite a eu lieu la Scène d’Allégeance. Rien ne nous avait préparés à ce qui était une pure scène d’amour. De fait, je crois même avoir écrit sur ce blog en plaisantant : « J’ai vu l’intégralité de la série L-Word, et je n’ai encore jamais rien vu d’aussi gay se produire à la télévision. » Les auteurs comprenaient ! Il y avait dans cette scène quelque chose de pur, et qui montrait une totale compréhension de ce que peut être le fait d’appartenir à un couple de femmes. Je me suis personnellement identifiée au niveau de dévouement si parfaitement incarné par Alycia Debnam-Carey en Lexa.

Nous nous sommes senties rassurées après cela. Mais nous n’aurions vraiment pas dû.

Les épisodes suivants ont renforcé notre confiance en la solidité du couple Clarke/Lexa. Nous étions certaines qu’elles allaient s’embrasser de nouveau, si ce n’était dans l’épisode 6 alors sans doute dans le 7. J’ai réellement ressenti ce que cela pouvait faire d’être normale, de voir mes amours reflétées sur un écran, d’être véritablement l’égale, au moins dans ce seul programme, de ce seul couple. Et c’était euphorisant. Je crois que si vous ne faites pas partie des gays ou d’une autre minorité, vous ne pouvez pas savoir ce qu’on éprouve à se voir représenté. Parce que vous êtes habitués à cette impression, si bien que pour vous elle n’a rien de remarquable. Pour nous, elle est tout. La communauté de fans a laissé libre cours à une explosion de créativité sous la forme de mèmes hilarants, de blagues pour initiés, et de spéculations sur l’avenir merveilleux qui attendait Lexa et Clarke - et nous-mêmes, en tant que participants à la culture populaire égaux aux autres. Pour une fois. Enfin.

Bien sûr, nous savions qu’Alycia Debnam-Carey avait son autre série et n’était disponible que pour un certain nombre d’épisodes cette saison. Bien sûr, il ne nous avait pas échappé que la fonction de Commandant de Lexa était périlleuse – surtout au cours de cette saison. Nous savions qu’il était possible qu’elle se fasse tuer, et que le sort d’Alycia Debnam-Carey dans les futures saisons éventuelles était incertain. Mais nous avions également l’assurance répétée des auteurs et du producteur que nous pouvions leur faire confiance pour ne pas saboter ces personnages, qu’ils connaissaient le trope et l’éviteraient même si Alycia devait quitter la série. Peut-être s’exilerait-elle. Peut-être autre chose les séparerait-il, mais il était clair qu’elles seraient le couple vedette au moins pour cette saison.

Comme nous avions tort de leur faire confiance. Nous avons fait l’objet du queerbaiting le plus élaboré qu’on puisse imaginer. Les auteurs ont officialisé notre couple. Ils nous ont assurés qu’il n’y avait pas à s’inquiéter, qu’ils ne prendraient pas cette voie éculée, qu’ils étaient progressistes et cool. Chaque tweet, chaque post, la moindre déclaration dans chaque interview était un pur mensonge, ou au mieux, destiné à nous induire en erreur. Le petit bout de scène d’amour qui avait « fuité » semblait confirmer tous nos espoirs, à savoir que ces deux-là seraient un couple, au moins pour un temps.

La chaîne a fait un battage médiatique sans précédent pour l’épisode 7, et nous l’avons tous attendu avec excitation, car des enquêtes et théories de la communauté de fans que tout bon programme génère, il ressortait que la scène d’amour aurait lieu dans cet épisode, et nous étions terriblement impatients.

Et puis la scène d’amour a eu lieu. Elle était aussi belle, aussi tendre et parfaite que tout ce que nous aurions pu imaginer. Elle était également de bon goût, ne profitant nullement du fait que toutes deux soient des femmes pour les exploiter -- une scène qui n’avait pas été réalisée exclusivement pour un regard masculin. Devant toutes les télés du pays, et même du monde – car cette communauté de fans s’est répandue dans tous les coins du globe, y compris des pays où il est littéralement illégal d’être LGBT – on s’est réjoui. Cela s’était finalement produit. Une nouvelle ère commençait.

Elle a duré à peu près cinq minutes.

C’est ainsi que je veux me les rappeler : heureuses, ensemble, et en vie.

Après la coupure publicitaire, nous avons aussitôt vu Lexa se faire abattre par une balle perdue, tirée par un néophyte – par sa figure paternelle Titus, rien de moins, qui avait l’intention d’abattre Clarke parce qu’il désapprouvait leur relation. Lexa a reçu la balle perdue, sa mort a été un pur accident – elle n’était même pas en train de se jeter devant Clarke, ce qui aurait arrangé légèrement les choses, bien qu’à peine. Mais Clarke avait une formation médicale, n’est-ce pas ? Elle sauverait Lexa. Tout irait bien.

Sauf que non. Au cours de la scène la plus déchirante que j’aie jamais vue à l’écran à ce jour, Lexa est morte. Certes, elle est morte en sachant que Clarke l’aimait, mais lorsque Clarke a récité la bénédiction du voyageur, j’ai su que c’était fini. J’ignore ce qui s’est passé d’autre dans cet épisode, parce que tout ce qui retentissait à mes oreilles était :

« Puisses-tu en paix quitter ce rivage
Puisse l’amour te guider jusqu’au prochain
Que tes voyages soient sûrs
Jusqu’à notre dernier séjour en terre.
Puissions-nous nous revoir. »


Et je fus précipitée, avec toute la communauté de fans, dans la désolation. Ce n’était pas seulement la mort d’un personnage. Ce n’était pas seulement la fin d’une relation homosexuelle magnifiquement développée comme nous n’en avions jamais vue à l’écran. C’était la mort de notre espoir. C’était la mort de notre espoir de ressentir que nous comptions, que nous étions égaux aux autres en ce monde. Quels que soient les « progrès » qui ont lieu, on nous déteste toujours. En dépit d’avancées comme la décision de la Cour Suprême sur le mariage gay – qui honnêtement, sera sans doute invalidée un jour – c’était l’assurance de ce que nous avions toujours soupçonné – toujours su, en fait : nous vivons dans une culture qui nous déteste et pense que nous méritons de mourir à cause des gens que nous aimons. Et ne vous y trompez pas, Lexa a été abattue précisément parce qu’elle aimait Clarke, quel que soit le contexte dans lequel vous pourriez tenter de l’enrober.

Et Lexa, le jeune Commandant des Douze Clans, une honorable guerrière, brillante, intrépide, et d’une si profonde, si bouleversante humanité, a été tuée de la manière la plus insignifiante et galvaudée qui soit. Une balle perdue, dans un plagiat presque plan pour plan de la mort déchirante de Tara Maclay dans Buffy en 2002, qui s’est également produite juste après qu’elle et sa petite amie Willow se soient réconciliées et soient apparues au lit, dans la béatitude d’après l’amour, la seule fois où cela se soit produit dans la série.

Dites ce que vous voulez sur le planning de tournage ou les obligations contractuelles ; que « ce n’est qu’un exemple de scénario bâclé », ou que Lexa aurait dû finir par disparaître de la série de toute façon. Dites ce que vous voulez sur le fait qu’elle ne soit « qu’un personnage ». Sur le fait que ce ne soit « qu’une série ».

Mais si vous dites ou pensez cela, c’est parce que vous n’imaginez pas une seconde ce qu’on peut ressentir à ma place.

Vous n’avez jamais été harcelé ou traité de « gouine » ou de « goudou ». On ne vous a jamais regardé avec insistance. Vous n’êtes jamais entré dans un magasin en vous demandant si on allait accepter de vous servir après avoir vu qui vous accompagnait. Vous ne vous êtes jamais promené dans la rue en vous demandant s’il était bien prudent de tenir la main de votre petite amie. Aucun de vos parents ne vous a dit que vous ne feriez jamais rien de votre vie parce que vous êtes gay. L’amour de votre vie n’a jamais eu le déshonneur de se voir désigner comme votre « colocataire » ou votre « amie intime ». Vous ne vous êtes jamais demandé si vous aviez perdu votre travail, non pas pour les raisons évoquées, mais parce que vous êtes gay. Jamais un de vos parents ne vous a lu des versets de la Bible d’un ton furieux après votre coming-out. Vous n’avez jamais vu votre propre père vouer « ces individus homosexuels » aux feux de l’enfer du haut de sa chaire. Jamais personne ne vous a dit d’un ton condescendant : « Oh, je ne savais pas que tu étais comme ça » en l’apprenant. Vous ne vous êtes jamais demandé si oui ou non il fallait mentionner votre partenaire dans la conversation. Vous ne vous êtes jamais inquiété du fait que si la personne que vous aimez était blessée dans un accident de voiture, l’hôpital pourrait ne pas vous laisser entrer pour la voir.

Je me hasarderai à supposer que vous n’avez jamais envisagé le suicide parce que vous vivez dans un monde qui vous déteste, ou qu’on ne vous a jamais interdit de revenir voir votre famille à Noël. Vos parents n’ont sans doute pas boycotté votre mariage. Et je parie que vous ne savez pas ce que c’est d’avoir si peur d’être la personne que vous êtes, que vous passez chaque jour de votre adolescence à vous sentir condamné à une vie de solitude totale et de désespoir. Quand j’étais enfant, je ne me représentais jamais le mariage de mes rêves ou une famille. Je m’imaginais adulte vivant seule dans une cabane au fond des bois.

Peut-être même n’avez-vous jamais réfléchi à deux fois à cela. Mais tout ce que je mentionne ici m’est arrivé, et plus encore. Et j’ai de la chance parce que j’ai fait mon coming-out alors que j’avais une vingtaine d’années, que j’avais déjà quitté la maison et que j’étais indépendante financièrement. Il y a tous les jours des gamins mis à la porte de chez eux. Il y a des gamins envoyés dans des programmes brutaux et inutiles de « thérapie » pour les « convertir ». Il y en a qui se mettent à s’automutiler rien que pour avoir l’impression de contrôler une seule chose dans leur vie. Vous l’avez vu aux infos. Il y en a qui se suicident à cause du harcèlement dont ils sont victimes et du rejet de leur famille et de leurs amis.

Il a été fait état, sous réserve de confirmation pour certains cas, de jeunes gens hospitalisés après s’être automutilés, et d’au moins un suicide provoqué par cet épisode de The 100. Je suis adulte, la dépression dont je souffre a été diagnostiquée, et je dispose d’un arsenal d’outils pour la gérer, mais ce coup de poignard dans le cœur de notre communauté, cette manipulation flagrante dont nous avons fait l’objet pour gagner de l’audience, et la représentation de nos amours – une fois de plus, pour la millième fois – comme méritant la mort – cela a déclenché une rechute qui j’espère s’avèrera n’être qu’assez courte, ma première depuis plusieurs années. Depuis l’épisode de jeudi j’ai été assaillie sans trêve par des souvenirs indésirables de toutes les blessures qui m’ont été infligées parce que je suis gay, de toutes les morts ou pertes dont j’ai pu souffrir au cours de ma vie. J’ai été frappée par un sentiment de désespoir, et oui, même par des pensées suicidaires. Je les reconnais pour ce qu’elles sont et il est peu probable que je passe un jour à l’acte bien sûr, mais imaginez une jeune personne queer, déprimée, rejetée, blessée, aux yeux de qui cette série s’ajoute à une famille qui la rejette à cause de son identité. Comment pourrait-elle ne pas se sentir désespérée de vivre dans ce monde ? A quelle autre réaction pourriez-vous bien vous attendre ?

Quand vos acteurs et votre équipe de production doivent se mettre à tweeter des liens vers des hotlines de prévention du suicide, VOUS AVEZ FOIRE.

Honte à Jason Rothenberg et à tous ceux qui ont pris la décision ayant mené à cette histoire et à cet épisode. Honte à eux tous pour avoir sciemment manipulé une audience vulnérable afin de nous faire croire que cette fois c’était différent. Ca ne l’est pas.

Je ne peux pas cautionner plus longtemps une série qui me traite moi, mes amours, ma vie et ma communauté comme des gens sans valeur et tout juste bons à se prendre une balle. Je ne défendrai pas cela.

Alors non, ce n’était pas qu’une série. Elle représentait bien plus que cela. Elle représentait un monde meilleur, un monde dans lequel nous sommes traités comme des égaux – pas dans un futur imaginaire, mais aujourd’hui. Un monde où nous aimons qui nous aimons et ne sommes ni condamnés ni punis pour cela. Mais ce rêve nous a été arraché. Encore. Et ce monde, je ne sais pas si je le verrai de mon vivant.

Peut-être un jour.

Mais ce jour n’est pas venu.

Puissions-nous nous revoir en des temps meilleurs.


****

Notes du traducteur :

A propos de l’auteur :
Elizabeth Bridges possède un doctorat en études germaniques de l’université de l’Indiana où elle a également étudié le cinéma et les médias. Elle enseigne l’allemand et la littérature comparée au Rhode college de Memphis, Tennessee. Ses recherches portent sur les représentations culturelles de la science, de la technologie et de la médecine, en particulier dans les textes allemands du 18 et 19e siècle. Ses recherches incluent une étude du folklore européen dans Buffy et une sur le thème du clone d’Hitler dans la culture populaire des années 1970. Elle écrit également de la science-fiction.

Initiatives nées de « l’affaire Lexa » :

  • la collecte de fonds lancée par les « Leskru » pour le Trevor Project, une association américaine de prévention du suicide chez les jeunes LGBT

  • le Lexa Pledge, une charte d’écriture responsable envers les minorités LGBT destinée aux auteurs de programmes de fiction.

Tags: Critique d'épisode: traduction française, clarke/lexa, clexa, dead lesbian trope, elizabeth bridges, lexa deserved better, lgbt fans deserve better, someday maybe but not today, the 100
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